# Les traditions maritimes cubaines et leur héritage culturel

Cuba, île caribéenne baignée par les eaux turquoise du golfe du Mexique et de l’océan Atlantique, possède un patrimoine maritime d’une richesse exceptionnelle. Depuis l’époque précolombienne jusqu’à nos jours, la mer a façonné l’identité cubaine, influençant profondément sa culture, ses pratiques religieuses, sa gastronomie et son art. Les traditions maritimes de l’île constituent un témoignage vivant du métissage entre les techniques de navigation taíno, les savoir-faire coloniaux espagnols et les croyances afro-cubaines. Ces pratiques ancestrales, transmises de génération en génération, continuent de rythmer la vie quotidienne des communautés côtières, de Baracoa à Pinar del Río, en passant par les ports historiques de La Havane et Santiago de Cuba.

L’architecture navale traditionnelle cubaine : des embarcations coloniales aux lanchas actuelles

L’architecture navale cubaine représente un chapitre fascinant de l’histoire maritime des Caraïbes. Dès le XVIe siècle, Cuba devient un centre stratégique de construction navale pour l’empire espagnol, position géographique idéale qui transforme l’île en chantier naval majeur des Antilles. Les charpentiers cubains développent alors une expertise reconnue dans tout le bassin caribéen, expertise qui perdure aujourd’hui dans les techniques artisanales de construction de bateaux de pêche traditionnels.

Les bateaux de pêche artisanale : botes, cayucos et leurs techniques de construction en bois précieux

Les embarcations artisanales cubaines témoignent d’un savoir-faire transmis depuis des siècles. Les cayucos, pirogues monoxyles héritées des techniques taíno, sont creusés dans des troncs de bois précieux comme l’acajou ou le cèdre cubain. Ces embarcations légères et maniables naviguent encore dans les zones côtières peu profondes des cayos. Les botes, bateaux de pêche plus imposants, sont construits selon des méthodes séculaires combinant assemblage à franc-bord et calfatage traditionnel. Les charpentiers navals utilisent des essences locales résistantes à l’eau salée, notamment le jiquí et le majagua, pour garantir la durabilité de ces embarcations qui affrontent quotidiennement les courants puissants du détroit de Floride.

L’héritage des chantiers navals de la habana et cienfuegos dans la construction navale caribéenne

Les arsenaux de La Havane, fondés en 1724, constituent le berceau de l’architecture navale cubaine. Ces installations portuaires ont construit certains des plus beaux navires de guerre espagnols du XVIIIe siècle, exportant leur expertise technique dans toute la région. Le chantier naval de Cienfuegos, établi au XIXe siècle, perpétue cette tradition en adaptant les techniques coloniales aux besoins modernes de la navigation commerciale et de pêche. Aujourd’hui encore, les maîtres charpentiers de ces villes transmettent les secrets de construction navale traditionnelle, formant de jeunes artisans aux méthodes ancestrales d’assemblage par chevilles en bois et tenons mortaisés.

Les goélettes traditionnelles et leur rôle dans le commerce maritime inter-îles

Les goélettes cubaines, appelées localement goletas, ont joué un rôle crucial dans le commerce maritime entre les îles caribéennes. Ces vo

letas à deux mâts, rapides et maniables, assuraient le transport de sucre, de café, de bois précieux et parfois de passagers entre Cuba, la Jamaïque, Haïti et la côte mexicaine. Leur faible tirant d’eau leur permettait d’accéder aux petites baies protégées et aux caletas isolées, cruciales à une époque où les grands navires ne pouvaient s’approcher des récifs coralliens. De nombreux capitaines créoles se sont fait un nom grâce à ces embarcations, devenues l’épine dorsale d’un commerce inter-îles discret mais vital. Aujourd’hui, quelques goélettes restaurées naviguent encore à Cienfuegos, Trinidad ou Gibara, souvent reconverties pour des excursions culturelles qui permettent aux voyageurs de revivre l’ambiance du cabotage caribéen traditionnel.

La préservation des techniques de calfatage et de gréement transmises depuis l’époque coloniale

Si vous observez un chantier naval artisanal à Regla, Gibara ou Casilda, vous verrez des gestes qui n’ont pratiquement pas changé depuis le XVIIIe siècle. Le calfatage des coques en bois, consistant à insérer de l’étoupe imbibée de brai entre les bordés pour assurer l’étanchéité, reste une technique centrale de l’architecture navale traditionnelle cubaine. Les maîtres calfats connaissent par cœur les points de faiblesse des coques exposées à la houle du canal de Yucatán ou aux alizés de nord-est, et adaptent la densité du calfatage selon la zone du navire.

De la même manière, les techniques de gréement – choix des haubans, réglage des voiles, nœuds marins – se transmettent encore oralement, souvent de père en fils, au sein des familles de marins-pêcheurs. Comme une partition de musique transmise sans partition écrite, chaque geste, chaque nœud possède sa « mélodie » propre, que les plus jeunes apprennent par imitation sur les quais. Face à l’arrivée de matériaux modernes (fibres synthétiques, résines), ces savoir-faire anciens ne disparaissent pas : ils se transforment, en combinant traditions de construction navale et innovations contemporaines pour prolonger la durée de vie des bateaux de bois.

Les pratiques de navigation ancestrale et la cartographie maritime afro-cubaine

Avant l’ère des GPS et des cartes satellites, les marins cubains devaient compter sur leurs sens, leur mémoire et les savoirs hérités des Taínos, des navigateurs africains et des pilotes espagnols. Ce que l’on appelle aujourd’hui la cartographie maritime afro-cubaine ne se réduit pas à des cartes imprimées : il s’agit d’un ensemble de repères mentaux, de toponymes oraux et de descriptions poétiques de la mer. Dans de nombreux ports, les anciens peuvent encore « dessiner » une route de pêche dans l’air avec la main, en évoquant la couleur de l’eau, la forme d’un nuage ou l’odeur des algues comme autant de points cardinaux.

Les systèmes de repérage côtier hérités des navigateurs taínos et africains

Les premiers habitants de l’île, les Taínos, naviguaient déjà entre Cuba, Hispaniola et les Bahamas grâce à un système sophistiqué de repérage côtier. Ils observaient la forme des chaînes de collines, la couleur des lagunes et le comportement des oiseaux marins pour s’orienter. Ces connaissances se sont mêlées, à partir du XVIe siècle, à celles des navigateurs africains déportés, familiers des longues traversées et des variations saisonnières des vents. De ce métissage est né un art de la navigation « à vue » qui reste vivant dans certaines communautés de pêcheurs.

Dans les cayos des Jardines del Rey ou sur la côte de Guantánamo, les pêcheurs traditionnels utilisent encore des repères terrestres – un palmier isolé, un clocher, une falaise particulière – pour définir des « routes » invisibles. Pour qui n’a pas grandi dans ces paysages, ce système peut sembler aussi mystérieux qu’une langue secrète. Pourtant, il repose sur une logique fine : celle d’un dialogue permanent entre l’homme, la mer et la côte, où chaque relief sert de point de repère pour mémoriser les passes, les hauts-fonds et les meilleurs bancs de poissons.

La lecture des courants du gulf stream et du canal de yucatán par les pêcheurs traditionnels

La mer qui entoure Cuba est traversée par des courants puissants, notamment le Gulf Stream et les flux du canal de Yucatán, qui relient le golfe du Mexique à l’océan Atlantique. Bien avant que ces phénomènes ne soient décrits scientifiquement, les pêcheurs cubains avaient appris à les « lire » à la surface de l’eau. En observant la dérive des algues sargasses, la température de l’eau ou même la façon dont une embarcation répond à la rame, ils ajustent leurs routes et leurs horaires de sortie en mer.

Cette connaissance empirique des courants, transmise oralement, est essentielle pour la sécurité des petites embarcations de pêche artisanale. Elle permet d’éviter les zones où la mer « tire » vers le large, ou au contraire de profiter des contre-courants côtiers pour rentrer plus facilement au port. Pour vous, voyageur curieux, échanger avec ces marins, c’est un peu comme ouvrir un vieux livre d’hydrographie vivant, où chaque page serait une anecdote sur une nuit de tempête ou une saison exceptionnelle de langouste.

L’orientation maritime par observation des vents alisés et de la constellation du chariot

Les vents alisés, qui soufflent de manière relativement constante d’est en ouest dans les Caraïbes, ont toujours servi de boussole naturelle aux navigateurs cubains. Savoir lire la direction et la force des alizés permettait de planifier les trajets, de choisir le meilleur moment pour appareiller et d’évaluer les risques d’une traversée. Les marins observaient la forme des vagues, l’état du ciel et même les réactions des oiseaux pour anticiper un changement de vent, un peu comme un musicien expérimenté ressent la variation d’un rythme avant qu’elle ne se produise.

La nuit, lorsque la côte disparaît, la voûte céleste devient une carte pour les pêcheurs. La constellation du Chariot (Grande Ourse), bien visible dans le ciel caribéen, sert de repère pour déterminer le nord et maintenir un cap approximatif. Combinée à l’observation de la position de l’étoile Polaire, elle permettait autrefois aux capitaines de goélettes et aux pêcheurs en cayuco de corriger leur route. Même si les GPS simplifient aujourd’hui la navigation, certains marins continuent par habitude à lever les yeux vers les étoiles : un réflexe ancestral qui s’inscrit profondément dans les traditions maritimes cubaines.

Les rituales santería et religions afro-cubaines liés à la mer et à yemayá

Impossible d’évoquer les traditions maritimes cubaines sans parler de la dimension spirituelle qui les accompagne. Dans le panthéon des religions afro-cubaines, la mer n’est pas un simple espace physique : elle est personnifiée par des divinités puissantes, au premier rang desquelles Yemayá et Olokun, orishas des eaux profondes. Pour de nombreux marins, pêcheurs et habitants des quartiers portuaires, ces entités protègent les traversées, apaisent les tempêtes et veillent sur ceux qui gagnent leur vie sur l’eau.

Les cérémonies d’offrandes à Yemayá-Olokun dans les ports de regla et guanabacoa

À La Havane, le quartier de Regla, situé sur la rive opposée de la baie, constitue l’un des principaux centres de culte à Yemayá-Olokun. Avant une saison de pêche ou à l’occasion d’une date importante, les pratiquants de santería organisent des cérémonies où fruits, fleurs, coquillages et colliers de perles bleues sont offerts à la mer. Les offrandes sont souvent déposées sur de petites embarcations ou des bassines, puis confiées au courant, dans un geste qui symbolise à la fois la demande de protection et la gratitude.

À Guanabacoa, autre haut lieu des religions afro-cubaines, les rituels maritimes se déroulent parfois dans de modestes patios transformés en sanctuaires. Le moment où les participants sortent vers le rivage pour compléter la cérémonie crée un pont visible entre l’espace sacré et la mer. Pour un visiteur, ces pratiques montrent combien la culture maritime cubaine est liée à une vision du monde où la mer est une entité vivante, avec laquelle on négocie, on parle, on tisse une relation de respect.

Le syncrétisme entre la virgen de regla et les divinités yorubas marines

La particularité du paysage religieux cubain réside dans son syncrétisme, cette capacité à fusionner des symboles catholiques et des croyances yorubas. À Regla, la Vierge noire vénérée dans le sanctuaire local est identifiée à Yemayá, mère des eaux. Pour les fidèles, il n’y a pas de contradiction à allumer un cierge devant la statue de la Vierge tout en invoquant discrètement l’orisha qui lui correspond. La couleur bleue de son manteau, les ex-voto liés à la mer et les maquettes de bateaux déposées au pied de l’autel rappellent cette dimension maritime.

Ce syncrétisme s’exprime aussi dans les chants et les prières, où les références au catholicisme et à la cosmologie yoruba s’entremêlent comme deux courants marins qui se rejoignent. Ainsi, un marin peut remercier la « Virgen de Regla » pour être rentré sain et sauf au port, tout en accomplissant un rite de santería chez un babalawo. Cette double appartenance renforce la place de la mer dans l’imaginaire religieux cubain, en faisant d’elle un espace à la fois dangereux et protecteur, redouté et vénéré.

Les rituels de protection des marins pratiqués par les babalawos avant les traversées

Avant une longue traversée ou une campagne de pêche difficile, il n’est pas rare que des marins consultent un babalawo, prêtre d’Ifá, pour effectuer un rituel de protection. Ces cérémonies, généralement privées, peuvent inclure la divination par les chaînes d’Ifá, l’offrande d’animaux, de fruits ou de boissons, ainsi que la préparation d’amuletos portés discrètement par les intéressés. L’objectif est de renforcer la chance, d’éloigner les mauvais esprits de la mer et de s’assurer la bienveillance des orishas marins.

Ces pratiques rappellent les bénédictions de bateaux présentes dans d’autres cultures maritimes, mais avec une coloration typiquement afro-cubaine. Comme un capitaine qui ne quitterait jamais le port sans vérifier son compas et ses cartes, de nombreux marins ne se sentent vraiment prêts à prendre la mer qu’après avoir reçu cette « assurance spirituelle ». Pour vous immerger dans cette réalité, il suffit parfois d’écouter les conversations sur un quai : derrière une plaisanterie sur la houle ou le vent, on devine souvent la trace d’un rituel récent.

La fête du 7 septembre et les pèlerinages maritimes vers le sanctuaire de regla

Le 7 septembre, jour de la Virgen de Regla/Yemayá, la baie de La Havane se transforme en véritable théâtre spirituel. Depuis tôt le matin, des embarcations décorées de rubans bleus et blancs traversent la baie pour rejoindre le sanctuaire de Regla. Pêcheurs, familles entières et praticiens de santería participent à ce pèlerinage maritime, mêlant chants catholiques, prières en langue yoruba et tambours sacrés. La procession sur l’eau est l’un des moments où l’on perçoit le mieux la fusion entre traditions maritimes et religieuses.

Pour les communautés côtières, cette fête marque aussi symboliquement le renouveau du lien avec la mer. On y remercie Yemayá pour les poissons de l’année écoulée, on demande sa protection contre les ouragans et on confie à l’eau des offrandes soigneusement préparées. Si vous voyagez à Cuba à cette période, assister – de loin et avec respect – à ces pèlerinages offre une clé précieuse pour comprendre la dimension sacrée du littoral cubain.

Les techniques de pêche traditionnelles cubaines et leur transmission intergénérationnelle

La pêche constitue depuis des siècles l’un des piliers de l’économie et de la culture maritime cubaines. Au-delà des chiffres de captures ou des réglementations, les techniques de pêche traditionnelles racontent une histoire de patience, d’observation et de transmission intergénérationnelle. Chaque région côtière possède ses spécialités, adaptées aux fonds marins, aux espèces ciblées et aux saisons. Comme dans une famille de musiciens où chaque membre maîtrise un instrument, les communautés de pêcheurs répartissent et partagent des savoir-faire complémentaires.

La pêche au cordel et aux casiers dans les cayos de l’archipel des jardines del rey

Dans les Jardines del Rey, au nord de Ciego de Ávila et Camagüey, la pêche au cordel reste une technique de base pour la capture des poissons de récif. Le principe est simple en apparence : une ligne tenue à la main, un hameçon, un appât. Mais l’art consiste à sentir, par la tension de la corde entre les doigts, la différence entre un simple contact avec le fond et la touche d’un mérou, d’un vivaneau ou d’un poisson-perroquet. Cette pêche fine requiert une grande concentration, comparable à celle d’un danseur de rumba qui perçoit la moindre variation de rythme.

Les casiers – petites cages en bois ou en métal, parfois garnies de branches pour imiter un refuge naturel – sont utilisés pour capturer des poissons de fond et des crustacés. Les pêcheurs connaissent précisément les couloirs que les poissons empruntent entre les coraux et le sable, et y disposent leurs casiers au bon moment de la marée. Souvent, les plus anciens embarquent les adolescents du village pour leur montrer les meilleurs sites, perpétuant ainsi une cartographie secrète des ressources marines que les GPS ne révèlent pas.

Les méthodes de capture de langoustes caribéennes dans les zones coralliennes de maría la gorda

La langouste caribéenne constitue l’une des ressources les plus emblématiques des côtes cubaines, et la région de María la Gorda, à l’extrême ouest de Pinar del Río, est réputée pour ses zones coralliennes poissonneuses. Traditionnellement, les pêcheurs y utilisent des techniques qui minimisent l’impact sur les récifs, en plaçant des abris artificiels appelés « sombros » ou « <emcasitas » où les langoustes viennent se réfugier. Il suffit ensuite de relever ces structures pour capturer les animaux adultes, en respectant les tailles minimales imposées par la réglementation.</emcasitas

Certains pêcheurs pratiquent également la plongée en apnée ou en bouteille pour repérer les groupes de langoustes sous les surplombs coralliens. Cette méthode, exigeante physiquement, s’apprend progressivement, avec de strictes règles de sécurité transmises par les aînés. Face aux enjeux de conservation des fonds marins, de nombreux projets communautaires travaillent aujourd’hui à renforcer les pratiques durables, afin que cette tradition de pêche à la langouste reste compatible avec la protection des récifs et la pérennité de l’espèce.

L’usage des nasas artisanales et des filets tramail dans le golfe de batabanó

Sur la côte sud-ouest de Cuba, le golfe de Batabanó abrite une importante flotte de pêche artisanale spécialisée dans la capture de poissons de fond et de mollusques. Les nasas, pièges en forme de cage fabriqués en bois, en bambou ou en filet, sont largement utilisés pour attraper des crabes, des poissons-chats marins et d’autres espèces. Leur conception varie légèrement d’un village à l’autre, reflet d’une innovation continue basée sur l’expérience. Les pêcheurs ajustent la taille des mailles, la forme de l’entrée et le type d’appât selon les espèces visées.

Les filets tramail, composés de trois nappes de filet superposées, permettent de capturer des poissons qui se prennent dans les mailles intermédiaires. Leur usage requiert une grande connaissance des fonds pour éviter d’abîmer les herbiers marins et les zones sensibles. Dans la plupart des communautés, l’apprentissage de ces techniques commence tôt : les enfants aident à réparer les filets sur la plage, apprenant ainsi à reconnaître chaque nœud, chaque partie de l’engin. Cette transmission informelle, au cœur du quotidien, garantit la continuité de savoir-faire qui seraient autrement menacés par la modernisation rapide du secteur.

Le patrimoine gastronomique maritime cubain et ses préparations ancestrales

La mer se retrouve aussi dans l’assiette, et la gastronomie maritime cubaine raconte à sa manière l’histoire des échanges entre Taínos, Espagnols, Africains et migrants caribéens. Dans les villages de pêcheurs comme dans les grandes villes portuaires, les recettes se transmettent dans les familles, souvent sans être écrites, avec de légères variantes d’une génération à l’autre. Pour comprendre Cuba « par le goût », il faut s’asseoir à une table où le poisson, la langouste ou les fruits de mer occupent la place centrale, accompagnés d’épices et de produits de la terre.

Les recettes traditionnelles de enchilado de langosta et ajiaco marinero

Parmi les plats emblématiques des côtes cubaines, l’enchilado de langosta occupe une place de choix. Il s’agit d’une préparation de langouste mijotée dans une sauce tomate relevée, parfumée à l’ail, au poivron, à l’origan et parfois à un trait de rhum. Servi avec du riz blanc et des bananes plantains frites, ce plat symbolise la rencontre entre la richesse des fonds marins et les influences culinaires espagnoles et créoles. Chaque cuisinière y ajoute sa touche : un peu plus de piment, une herbe fraîche du jardin, une cuisson plus longue pour concentrer les saveurs.

L’ajiaco marinero, variante côtière du grand ragoût créole cubain, associe différentes espèces de poissons, parfois des crustacés, avec des tubercules (malanga, boniato, yuca) et des légumes locaux. Cette soupe épaisse, nourrissante, était autrefois un plat de partage, préparé dans de grandes marmites pour nourrir des équipages entiers ou des communautés de pêcheurs après une journée en mer. On pourrait le comparer à une « carte comestible » de la côte, où chaque ingrédient raconte un terroir, un type de fond marin ou une saison de pêche particulière.

Les techniques de conservation du poisson par salage et séchage héritées des pêcheurs espagnols

Avant l’arrivée généralisée de la réfrigération, la conservation du poisson constituait un enjeu vital pour les communautés côtières. Les colons espagnols ont apporté avec eux des techniques de salage et de séchage déjà éprouvées dans la péninsule Ibérique, rapidement adoptées et adaptées par les Cubains. Le poisson, vidé et fileté, est abondamment salé puis exposé au soleil et au vent, suspendu sur des cadres en bois ou posé sur des claies. Ce procédé permet de conserver le produit plusieurs semaines, voire plusieurs mois, et de le transporter vers l’intérieur de l’île.

Ces poissons salés et séchés entrent ensuite dans la composition de nombreux plats populaires, comme les ragoûts, les fricassées ou les beignets. Dans certaines localités, on trouve encore des familles qui perpétuent ces méthodes, non par nécessité mais par attachement au goût particulier qu’elles confèrent au poisson. Pour le voyageur qui souhaite découvrir ces saveurs, il suffit souvent de s’éloigner un peu des restaurants touristiques pour trouver, dans une paladar familiale, un plat où la mémoire de ces techniques ancestrales est toujours vivante.

Le caldosa de pescado et son rôle dans l’alimentation des communautés côtières de baracoa

Dans la région de Baracoa, à l’extrême est de Cuba, le caldosa de pescado occupe une place particulière dans l’alimentation quotidienne. Cette soupe légère, à base de poissons locaux, d’oignons, de poivrons, de coriandre et parfois de lait de coco, illustre la fusion entre traditions indigènes et influences caribéennes. La caldosa se prépare souvent en grande quantité, pour être partagée lors des travaux communautaires, des fêtes de quartier ou des retours de pêche fructueux.

Au-delà de sa valeur nutritive, la caldosa représente un moment de convivialité : chacun apporte un ingrédient, un peu comme on enrichit un récit collectif. Elle permet aussi de valoriser des espèces de poissons moins prestigieuses commercialement, mais abondantes et savoureuses, contribuant à une exploitation plus équilibrée des ressources marines. En goûtant une caldosa de pescado à Baracoa, vous ne dégustez pas seulement un plat : vous participez à une tradition culinaire qui a aidé des générations de familles côtières à faire face aux saisons difficiles et aux aléas de la mer.

La musique maritime cubaine : chants de marins et influence dans le son montuno

La mer ne se contemple pas seulement à Cuba, elle se chante. Des quais de La Havane aux petites anses de Santiago, la musique maritime accompagne le travail, le repos et les fêtes des communautés côtières. Comme ailleurs dans le monde, les chants de marins cubains ont servi à coordonner les efforts lors des manœuvres, à rompre la monotonie des longues traversées ou à exorciser la peur des tempêtes. Mais ici, ils se sont mêlés aux rythmes afro-cubains pour donner naissance à des formes musicales originales, qui ont influencé jusqu’au son montuno.

Les habaneras portuaires et leur évolution dans les zones côtières de trinidad et santiago

Au XIXe siècle, l’habanera, née dans les salons et les théâtres de La Havane, s’exporte rapidement vers les ports de l’Atlantique. Mais dans les zones côtières de Trinidad, Cienfuegos ou Santiago, ce genre musical se transforme au contact des traditions locales. Les habaneras « portuaires » adoptent des paroles évoquant la vie des marins, les amours à distance, la nostalgie des départs et des retours. Elles deviennent une sorte de journal intime chanté de la vie maritime, où l’on reconnaît des toponymes de baies, de caps et de phares.

Dans certains cafés et casas de la trova des villes coloniales, vous pouvez encore entendre ces mélodies empreintes de mélancolie, parfois réinterprétées avec des arrangements modernes. Elles rappellent que la mer, pour les Cubains, est à la fois une ouverture vers le monde et un espace de séparation, un peu comme un refrain qui revient toujours mais ne se répète jamais tout à fait de la même manière.

L’influence des chants de travail des pêcheurs dans la rumba de puerto

Les chants de travail des pêcheurs – ces appels, ces réponses, ces phrases répétées pour accompagner la remontée d’un filet ou la mise à l’eau d’une barque – ont laissé une forte empreinte dans certains styles de rumba, en particulier la « rumba de puerto ». Dans les quartiers portuaires de Matanzas, de Regla ou de Santiago, les percussions imitent parfois le rythme des vagues ou le bruit des cordages qui claquent, tandis que les voix reprennent des expressions typiques des quais et des bateaux.

Cette influence se retrouve aussi dans le son montuno, où certaines introductions rappellent des appels de marins, et où le coro répond au sonero comme un équipage à son capitaine. Pour un auditeur averti, reconnaître ces clins d’œil maritimes, c’est comme repérer des balises cachées dans une carte musicale. Si vous assistez à une fête populaire près d’un port, tendez l’oreille : il y a de fortes chances que la mer ne soit jamais très loin dans les paroles ou le rythme.

Les guarachas maritimes et leur préservation par les groupes folkloriques du malecón

Les guarachas, ces chansons rapides et pleines d’humour qui ont fait danser des générations de Cubains, possèdent elles aussi une variante maritime. Les guarachas maritimes abordent avec dérision les petits drames et grandes joies de la vie des pêcheurs : le moteur qui tombe en panne, la prise exceptionnelle, la jalousie amoureuse sur fond de quai animé. Le littoral, les cabanes de pêche et les tavernes portuaires deviennent autant de décors pour ces histoires chantées.

À La Havane, certains groupes folkloriques qui se produisent le long du Malecón contribuent à préserver ce répertoire en l’intégrant à leurs spectacles. Ils adaptent parfois les paroles aux réalités actuelles – pénuries de carburant, changements climatiques affectant les saisons de pêche – tout en conservant l’esprit malicieux et résilient des textes d’origine. Pour le visiteur, s’arrêter un moment pour écouter ces guarachas maritimes, face à la mer, permet de mesurer à quel point les traditions maritimes cubaines ne sont pas des vestiges figés du passé, mais une source d’inspiration toujours vivante dans la culture populaire de l’île.